…Marie Anne était une grande dame. Non pas du fait de son incarnation au sein d’un éminent lignage, mais par son aptitude naturelle à transmuer. Ainsi (et je l’ai vu), quand quelqu’un levait son bâton sur elle, Marie Anne, trempée des forces d’une haute fidélité, savait avec élégance transformer le geste intempestif en attention, en écoute, en don de soi (en anglais on dirait selflessness ; en allemand Selbstlosigkeit) ‒ bref, à en faire de l’amour.
Cette capacité à se tourner vers l’autre, à adhérer au tout autre, le regard de Marie Anne l’attestait déjà ‒ le regard, cette expression si forte de l’être profond. Pas tant ou pas seulement celui parfois comme voilé de mélancolie que l’on devine sur tel de ses portraits photographiques pourtant si lumineux. Pas non plus son regard sur le monde, éclairé et sans illusion, lui, me semble-t-il. Mais le regard sur le visible que traduit dans son œuvre l’artiste que fut Marie Anne, l’artiste admirable qu’indubitablement elle deviendra de plus en plus encore, dans le temps à venir.
Créatrice ayant choisi le dessin – collectionneur de dessins, elle le deviendra plus tard : il n’est pas l’heure ni le lieu de célébrer l’acquis et son prestige –, Marie Anne s’est très tôt portée vers les formes du réel, scruté et capté avec vigilance, déjà par la lumière et l’ombre engendrés par les outils du dessin.
Or un œuvre, au fil d’une vie, évolue, se décante ‒ et accède à son altitude. De sorte qu’aujourd’hui, quand nous contemplons les grandes feuilles signées MA Poniatowska, lesquelles sont autant de tableaux, presque des peintures, nous constatons que dans un jeu toujours très composé s’affirme de plus en plus un échange fluide entre le sombre et le clair. Les dessins de Marie-Anne, c’est cela ! La visée n’est jamais de retenir la forme ‒ de statufier, mais de la faire sourdre, de faire naître.
Du papier très beau, parfois préparé, puis effleuré avec le fusain, le graphite, les crayons ‒ et l’estompe, affleure telle une risée sur la surface une image héraclitéenne, une image dense, autant en devenir qu’en effacement, en fading, en extinction suspendue, une image qui va et vient, faites de notes et de silences.
La charge du noir sur le vélin, parfois avec des inflexions de couleur, est certes très présente, elle a tout son poids, cependant sans être jamais pesante. Cette parole donnée au noir désigne le passage, révèle la transition, « l’énergie volatile », écrira Florian Rodari, et j’ajouterais : le déchirement du réel. Cette parole que l’on peut dire substance du dessin assure finalement la balance vivante de l’intensité du jour et de l’obscur qui interroge. …
Paysages, architectures, portraits de proches ou d’anonymes, natures mortes – non : vies silencieuses, Still life, Stilleben, comme on dit en anglais et en allemand, figures et compositions sans titre ou même abstractions pour peu descriptibles, Marie Anne met en œuvre l’assertion de Ludwig Hohl : « Qu’est-ce qu’observer ? C’est aimer ». Ainsi Marie Anne ne pratique pas la prise de possession dominatrice : elle conduit le regard vers l’émergence et vers le lâcher prise.
Son art, dont on reconnaîtra désormais toujours davantage l’immense singularité et l’incontestable place dans l’histoire des signes et des styles inventés par l’homme, nous réconcilie, ici venus, rassemblés autour d’elle ‒ nous réconcilie lentement avec la réalité de sa mort : créatrice, Marie Anne Poniatowska a su, par-delà toute représentation de l’inéluctable et de l’indicible, transmuer ce qui passe en ce qui continue…